Mercredi 15 Mars 2006

Un fils de pauvre…écrivain de toute une ère

Il se peut que la pénurie et le dénuement bazardent certains  dans le fatalisme et la résignation, comme il se peut, qu’ils les aiguillonnent à s’exempter de cette exécrable infortune et de relever un challenge contre toutes les entraves pour concrétiser leurs chimères ; ce qui est le cas de notre fameux écrivain Mouloud Feraoun le démiurge de la notoire œuvre “Le fils du pauvre…”

 

Ce génie d’écrivain a vu le jour le 8 mars 1913 à Tizi Hibel, l’un des plus pittoresques villages de Beni Douala, à vingt kilomètres au sud-est de Tizi Ouzou, issu d’une famille assez indigente pour que les rêves d’un chérubin deviennent des utopies et ses prétentions se réduisent en mirages. Son enfance de petit Menrad, fils de Ramdane et de Fatma, neveu de Lounis, s’écoule comme celle d’une grande masse d’enfants kabyles à cette époque. Gamin turbulent et gâté par tout le monde et notamment parce qu’ il est fils unique au milieu des filles, il était nommé Fouroulou, un sobriquet proposé par sa grand-mère et qui signifie en kabyle effer car il était le premier garçon dans la famille.
Comme écolier, il passa deux années au même cours; il passait son temps à s’amuser sans accorder aucune importance à l’instruction et, tandis qu’il croyait passer inaperçu parmi la cinquantaine d’élèves qui formaient sa classe, son instituteur se plaignit de sa médiocrité à son père. Cette petite réprimande lui fit prendre son rôle au sérieux et, de ce jour, il devint un bon élève. Plusieurs tragédies ont secoué sa famille toute entière : l’une fut la mort lors d’un accouchement, de sa tante Yamina qu’il aimait énormément juste après la disparition de sibylline sa deuxième tante, ce qui l’a plongé dans l’affliction, car ces deux tantes qu’il venait de perdre pour toujours avaient bercé son enfance par leurs contes merveilleux qui parlaient des ogresses et des nymphes et surtout avec l’amour platonique qu’elles lui vouaient ; il les considéraient comme ses grandes sœurs et même des amies intimes. Les légendes qu’elles lui récitaient au milieu des nuits où la pluie tombait à torrents et le vent soufflait lugubrement lui apprirent à aimer la création d’un monde à sa convenance, un pays de rêves où lui seul pouvait pénétrer…
En 1928, il devint boursier; il poursuivit ses études à l’école primaire supérieure de Tizi Ouzou. Chaque année, à l’occasion des grandes vacances, il revenait à ses montagnes, courir dans les champs, reprendre le métier de berger pour quelque temps et entre ses siens, qui étaient des illettrés il ne s’est guère montré prétentieux; au contraire, il était un modeste berger soutenant son père à pourvoir aux besoins de sa famille, à chaque fois que sa bourse tardait à arriver ; les railleries et les quolibets de ses cousins se jetaient sur lui comme une avalanche de neige ; ce qui a semé en lui une rancune et une ambition culminante de devenir instituteur et échapper à son destin de berger.
En 1932, il fut admis à l’Ecole Normale de Bouzaréah où il a fait la connaissance d’Emmanuel Roblès. En 1935, il devient instituteur à Tizi, et c’est en cette année qu’il prit Dehbia comme femme. De ce mariage, il aura sept enfants.
“Le fils du pauvre”, son premier chef-d’œuvre publié en 1950, un roman qui dépeint toutes les mœurs et les coutumes de l’éthnotype kabyle, évoque les souffrances et les misères qu’endurent pas mal  de gens kabyles, comme il insiste notamment sur les difficultés d’accès à l’instruction en Algérie durant les années trente. Pour sa valeur intrinsèque et appréciable, ce roman autobiographique a été traduit en russe, en polonais, en allemand et en arabe, comme il obtient le grand prix littéraire de la ville d’Alger à sa première année de publication.
En 1951, Mouloud Feraoun commença la correspondance avec le grand écrivain français Albert Camus, auteur de “l’Etranger et de La peste” et en 1953 il publia “La terre et le sang” pour lequel il obtient le prix populiste.
Beaucoup d’œuvres se succédèrent : les chemins qui montent, qui paraît au Seuil en 1957 et “L’anniversaire” en 1959. Féraoun est également l’auteur d’un recueil de réflexions et d’anecdotes intitulé “Jours de kabylie”, publié en 1954, et “d’Un journal” (1955, 1962) consacré notamment à la guerre et publié en 1962 après son assassinat par l’O.A.S.
En 1960, il publie aux Editions de Minuit la traduction des “Poèmes de si Mohand”.
En lisant scrupuleusement ses écrits, on constate l’amour fervent qu’éprouve Feraoun pour son pays, notamment pour sa Kabylie et ses montagnes; ainsi, il se montre soucieux pour l’avenir de cette terre sur laquelle le sort semble s’acharner. Les glorieuses montagnes qu’il a énormément appréciées  ont gravé en lui les merveilles de son enfance ; les lieux qu’il a fréquentés lui ont sculptés toutes ses tristesses et joies ; les vieux oliviers qui se sont figés depuis la nuit des temps en seront des témoins. Ses œuvres sont des vitrines par lesquelles on pourra revenir en arrière, aux années trente pour scruter toutes les hardiesses, les souffrances et les noblesses d’un peuple… Dieu tout miséricordieux, qui pourra enfreindre votre volonté ? Qui osera défier votre désir en métamorphosant un berger en un prodigieux écrivain ?
La discipline et les ambitions furent l’apanage de Fouroulou et l’ont mené à la gloire. Comme disait le grand poète dramatique grec Eschyle :“La discipline est mère de succès”
Ce qui est déplorable et afflige les cœurs, c’est qu’un écrivain pareil peut être inconnu pour certains. N’est-il pas un modèle à exposer pour nos enfants ? Un irréprochable étalon de sublimité et une discipline de stature ahurissante…?!

Azzi Sabrina

l “Je sais que j’appartiens à un peuple digne qui est et restera grand, je sais qu’il vient de secouer un siècle de sommeil où l’a plongé une injuste défaite que rien désormais ne saurait l’y replonger, qu’il est prêt à aller de l’avant pour saisir à son tour ce flambeau que s’arrachent les peuples et je sais qu’il le gardera très longtemps.”

Mouloud Feraoun

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