Dimanche 09 Juillet 2006
La dernière roulette de Zidane


Le mot d'ordre est celui d'une épopée guerrière : l'arrière-garde gagne mais ne se rend pas. En paraphrasant le vieux slogan “vaincre ou mourir”, un des cadors de l'équipe obtient “on gagne ensemble, on meurt ensemble”. Ainsi, va la France.

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Plongée depuis plus d'un an dans une morosité qui a vu sa voix s'émousser en Europe et son image se faner dans le monde, elle trouve dans le parcours de son équipe nationale de football l'occasion de reconquérir son rang. En pleine crise de confiance, le Premier ministre Dominique de Villepin créait le néologisme de “déclinologues” pour fustiger ceux qui croyaient voir se dessiner un déclin inexorable de la France. Preuve que ces prophètes du malheur avaient tort, la démonstration apportée par Zidane et ses coéquipiers en Allemagne. Là où personne ne les attendait. Seul l'entraîneur Raymond Domenech, un féru d'astrologie qu'il a passé sous litière à force de quolibets, croyait en son étoile.
En mars déjà, il promettait aux lecteurs du journal populaire Le Parisien un rendez-vous en finale de la coupe du monde à Berlin. Domenech savait donc parler aux étoiles. C’est pourquoi savoure-t-il aujourd'hui sa revanche avec délectation. Domenech, excusé et réhabilité, c'est aussi le président Jacques Chirac et son Premier ministre qui se remettent à rêver. Et si les analystes qui les ont enterrés se seraient trompés comme ceux qui ont creusé la tombe de Domenech ? Même Zidane n'avait pas échappé au vent de morosité printanier ayant balayé la France. Sur le déclin lui aussi. Un capitaine à bout de souffle. De ce génie qui distille des ballons millimétrés à 60 m de distance, on est allé dire qu'il ralentissait le jeu. On se demandait même s'il fallait l'aligner. À la veille des 8es de finale, Luiz Fernandez jurait qu'il ne remettrait plus jamais les pieds dans un stade si Zizou n'était pas titulaire. Il a eu raison. La suite est connue et la France ne jure plus que par Zizou qu'on supplie de ne pas interrompre sa carrière. Pour la première fois, le roi Pelé est menacé de perdre sa couronne de meilleur footballeur de tous les temps. Face aux Auriverde, Zidane a été le plus brésilien sur le terrain. Son étoile brille même dans le ciel des États-Unis où des couronnes de fleurs lui sont tressées comme cela n'a jamais été fait à un footballeur. À Paris, il était hier à la une de tous les grands journaux. “Il est partout. Dans les rires des enfants, dans le cœur des femmes et dans les rêves des hommes (...) Il ne nous a pas encore quittés que la nostalgie déjà pointe : ses élégances, ses entrechats et sa subtilité d'homme et de footballeur nous manqueront. Son humilité et sa délicatesse aussi”, se lamente Le Monde en pleurant cette “icône française” qui “laissera le souvenir d'un joueur au talent singulier, un emblème du beau jeu, une star universelle, un artiste du ballon devenu objet d'art”. Libération titrait sur “le grand bleu” en évoquant “un mythe édifiant, une icône planétaire, dépassant encore la légende d'un Pelé ou d'un Maradonna” comparable à Fred Astaire, d'Artagnan ou Marilyn avec “ses gestes de pure grâce, son génie du jeu, son efficacité de canonnier, sa précision d'esthète, son charisme de capitaine valeureux”. Le quotidien sportif titrait sur “l'ange bleu”, “éternel” et “parvenu au sommet de l'Olympe”. La grâce de Zidane a provoqué l'embarras du ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, engagé dans une opération très controversée d'expulsion de familles sans papiers. “Qui n'aime pas les Bleus quitte la France”, répondent en écho les beurs et les blacks au ministre qui demandait à ceux qui n'aimaient pas la France de la quitter. La France est plurielle. C'est une mosaïque comme l'est l'équipe de France. Dans l'ivresse qui a submergé les Champs-Élysées après les victoires contre l'Espagne et le Brésil, on entendait des chants anti Sarko que les télévisions n'ont pas jugé utile de retransmettre. En cas de victoire contre l'Italie, le pays d'origine de Michel Platini, la “racaille” redescendra sur les Champs et donnera de la voix en agitant le drapeau tricolore. On verra aussi le drapeau algérien et on entendra chanter “mabrouk alina...” comme dans les gradins du 5-juillet et dans les rues d'Alger. Zidane avait rallumé la flamme bleue alors que la France prenait le chemin de l'élimination. Un dernier trophée de Zizou sera un signe de revanche sur les déclinologues. Chirac et Villepin pourront rêver d'une nouvelle épopée.

Y. K.


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